Le silence

Elle a 82 ans. Elle vit tout seul. Son mari est décédé il y a 4 ans et elle dort mal. Très mal. Mal parce qu’elle a des douleurs. Mal parce que les soucis de la journée l’envahissent au moment du coucher et mal parce qu’elle a peur. Elle me décrit ses difficultés, toute seule dans une maison trop grande et enfin vidée de toutes les personnes qu’elle aimait, du tourbillon de la vie qui l’entourait quand elle était plus jeune. Ses enfants partis, la moitié de ses amies parties vivre ailleurs ou mortes comme son mari, l’impression d’un silence qui petit à petit envahit sa vie.

Elle me dit à tel point son mari lui manque, et elle fait référence encore au silence la nuit. « Même sa machine me manque docteur : vous savez qu’elle m’agaçait au début, mais à la fin elle me chouchoutait à l’oreille comme un bercement… »

Il faut être au courant…

« Donc vous voyez, les machines de nos jours sont toutes petites, bien puissantes et les masques sont confortables – qu’en pensez-vous? »
Mon patient regarde de façon dubitative la machine de PPC qu’il vient d’essayer et qui est posée sur mon bureau. Dernier patient de la journée, j’ai du temps pour lui parler doucement de sa maladie, des différentes traitements, du temps pour faire un essai, d’arriver ensemble à une décision et de lui faire participer activement à la choix de son traitement.

Jeune médecin et fier de tout ce que j’ai appris à la fac, j’avais tendance dire à mes patients qu’ils avaient absolument besoin de tel ou tel traitement : je les ai informé de façon sommaire des avantages et inconvénients et basta. Efficace non ? Mais à ma grande surprise mes patients ne prenaient pas toujours ce que j’ai prescrit. Et un jour j’ai eu un déclic : moi non plus je n’aime pas quand les gens me disent ce qu’il faut que je fasse : je préfère choisir, prendre la décision moi-même, ayant pesé les avantages et les inconvénients. Et donc j’ai changé de voie. Je suis devenu un de ces médecins qui prennent du temps avec leurs patients car j’ai enfin appris que le fait de prendre du temps au début fait des économies à la longue.

Un silence envahi ma salle de consultation et je sais que les infirmières de la consultation aient envie de partir à l’heure. Mon patient réagit enfin. Il se redresse et son pull acrylique parsemé des peluches et au moins deux tailles trop petit dessine à merveille les lignes de son ventre saillant. « Je pars en vacances la semaine prochaine, dans mon pays ». Il sourit « On mange bien là-bas ». Je pense à mes conseilles hygiéno-diététiques qui vont certainement passer à la trappe, et les difficultés de mettre en place et équilibrer un traitement dans moins d’une semaine.

« Partir ça vous fera du bien, et ce n’est pas grave » j’encourage, « on peut commencer votre traitement quand vous êtes de retour »
« J’aime bien passer l’été là-bas : on peut commencer en automne ? » Mince, on est en mars et ses apnées sont importantes, à ne pas en parler de ses soucis cardiaques et de son diabète. Si je mobilise toutes mes forces, peut-on lui appareiller illico afin qu’il parte avec sa machine ?
Je décide de me lancer « On peut vous appareiller avant votre départ – comme ça vous pouvez profiter pleinement de vos vacances : vous serez plus en forme, moins de sommeil pendant la journée, et votre famille sera contente que vous ronflez moins »
Mon patient hésite encore « Il a une pile la machine ? »
« Non : il faut la brancher sur secteur, comme on a fait tout à l’heure »
« Là-bas la nuit j’ai pas d’électricité…. »