Trop tard.

A la demande de son interne, qui sait écouter les plaintes des voisins de chambre,  nous avons fait un enregistrement du sommeil  chez M. A. Un enregistrement qui a mis en évidence un syndrome d’apnées sévère. Tellement sévère que rare sont les minutes de sommeil sans une voire deux apnées, les apnées qui sont accompagnées d’un ronflement plus que sonore et qui entraînent des manques d’oxygène spectaculaires.

Comme bon médecin de sommeil je me rends dans le service afin d’expliquer au patient qu’il a un souci du sommeil mais que ça se soigne, pas grave, et qu’on va se mobiliser afin de  soulager ses voisins de chambre avant le weekend.  Je me trouve au chevet d’un patient comateux, visiblement toujours sous l’emprise de l’accident vasculaire cérébrale (AVC) qui lui a volé sa vie de directeur d’entreprise et l’a laissé naufragé sur un lit dans un coin d’une chambre à quatre dans un service de réhabilitation.  Ses voisins, visiblement moins atteints par leurs divers troubles et manquants d’occupations avant les activités de l’aprèm écoutent notre entretien avec intérêt.  Le diagnostic de SAS se fait sans enregistrement : j’ai mon compte rendu à la main mais je n’en ai pas besoin. Les ronflements et les pauses sont plus qu’audibles.  Mes tentatives de réveiller le patient ne sont pas très fructueuses  et il est évident que son état s’est encore aggravé. J’alerte son interne et apprends plus tard qu’il a eu encore un AVC. Un avenir autonome s’éloigne à grands pas.

Les AVC, par divers mécanismes, donnent les apnées, et les  apnées non traitées augmentent le risque d’AVC : sa femme a confié à l’interne que M A ronfle et fait des pauses respiratoires depuis des années. Il est probable donc que ses apnées ne sont pas le résultat de son AVC mais plutôt des éléments contributeurs.  Et si nous aviions diagnostiqué et traité  ses apnées il y a 5 ans ? Si on avait pu éviter son premier AVC massif ? Ce père de famille serait toujours en activité et sa famille à la maison plutôt qu’en transit permanent sur la route de l’hôpital. Oui, les apnées ne sont qu’un facteur de risque des AVC, oui il avait sans doute d’autres facteurs de risque et oui, le risque d’AVC sous PPC est diminué mais pas aboli, mais devant cet gâchis d’une vie parfaitement déroutée, moi j’ai envie de dépister tous les pères de famille ronfleur et un peu débordé par la vie, qui ignorent leurs symptômes et qui se pensent invulnérable.