J’ai une machine? Ah bon…

Au sein de ma profession il y a les choses qu’on ne dit pas – comme le fait qu’on aime certains patients plus que d’autres. Dans un esprit d’égalité, exactement comme tous mes confrères, je me tâche à prodiguer le même écoute et le même prise en charge à tout le monde, quel que soit mes sentiments. Mais quand j’aime un patient je n’ai pas besoin de demander leur dossier des archives. Je m’en souviens d’eux, tout à fait comme les patients très difficiles, ce qui fait la preuve, sans passer par les expériences scientifiques, que la mémoire est influencée par les émotions.

Une patiente que j’estime énormément n’a plus beaucoup de mémoire, et c’était dans le contexte d’un bilan mémoire il y a deux ans qu’elle a été adressé dans notre service par un neurologue qui se posait la question de si le fait de ronfler comme un sonneur et de somnoler tout le temps n’avait pas un lien avec ses troubles. Il n’avait pas tort, mais j’avoue que faire un enregistrement chez Mme T m’a semblé délicat. J’en ai discuté avec sa fille, qui m’a impressionné par son dévouement à sa mère et par son bon sens. Nous avons convenu ensemble de tenter l’enregistrement, mais de ne pas s’acharner si sa maman n’en avait pas envie. Mais Mme T a accepté l’idée de l’enregistrement avec un sourire (un peu confus, mais bon ..) et nous l’avons fait. Sans aucune difficulté. Un tracé d’excellente qualité qui a mis en évidence un syndrome d’apnées du sommeil sévère et désaturant. Au secours. Une PPC chez une patient avec des troubles de mémoire qui vivait seule, comment faire ?

J’ai présenté les résultats à Mme T qui a semblé motivé pour essayer la machine et j’en ai discuté avec sa fille qui a été volontaire pour l’aider (heureusement qu’elle ne vivait pas loin). On a fixé une période essai d’un mois et un rendez-vous de suivi. Avant le rendez-vous, histoire de gagner du temps et un peu dans le désordre, j’ai rédigé l’ordonnance de désappareillage et par la suite j’ai consulté le relevé de la machine. Et là, à ma grande surprise, je trouve que ma patiente a utilisé sa machine – de façon ponctuelle au début mais depuis 2 semaines toutes les nuits, et une fois le masque sur le nez, comme un grand. Presque pas de fuites, 7 heures d’observance, plus d’apnées…

Mme T et sa fille entrent dans la salle de consultation, souriantes toutes les deux. Je les ai félicitées chaleureusement et demandé comment elles gèrent les nuits. La fille explique que sa maman a appris comment enfiler son masque sans trop de difficulté mais le couac a été le fait qu’elle oubliait de jour le jour qu’elle avait une machine. Le problème a été vite réglé par un coup de fil systématique le soir par la famille à tour de rôle, afin de rappeler à ma patiente l’existence de sa machine. D’après sa fille, sa maman dormait mieux, était indéniablement moins agitée pendant la journée et quant à sa mémoire, bien qu’il n’y ait pas d’amélioration spectaculaire, Mme T semblait plus orientée.

Quid de l’avenir ? J’ai déchiré l’ordonnance de désappareillage et nous avons convenu ensemble, devant les améliorations constatés par l’entourage, de continuer la machine jusqu’au jour ou Mme T n’avait plus envie, ou oubliait comment enfiler son masque. Je la suis toujours en consultation. Le diagnostic d’une maladie d’Alzheimer a été posé mais elle vit toujours chez elle, avec sa machine, qu’elle considère une amie et qui la tient compagnie pendant la nuit…

Une réflexion au sujet de « J’ai une machine? Ah bon… »

  1. quelle jolie et sympathique histoire, qui nous rappelle, s’il en était besoin, qu’il n’y a pas de règle absolue en matière d ‘indications de prescription de PPC chez le sujet âgé!

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