Ça m’a coupé le souffle…

Mais ça m’a coupé le souffle docteur…

Je regardé mon patient de façon dubitative.  Il me semblait peu probable que la machine de notre laboratoire (dernier cri de machine, prêté par les fabricants, flambant neuf..)  a pu lui couper le souffle. Comment une machine de pression positive continue, doté d’un algorithme sans doute plus intelligent que moi, censé de réagir aux efforts respiratoires, peut lui couper le souffle ?

‘Qu’est-ce que vous entendez par couper le souffle ?’ J’ai demandé à mon patient. Il m’a  regardé d’un œil hagard et m’a répété que ça lui a coupé le souffle et qu’il  a mal dormi et donc voilà. Je lui ai quitté avec la machine sous le bras en lui promettant de lui ramener une machine qui ne coupe pas le souffle. Et dans la cage d’escalier je réfléchis. Un patient bien cortiqué malgré son handicap physique me dit qu’il y a un truc avec ma machine. Quoi faire alors ?

Une machine de pression positive continue est censeé de délivrer une pression constante qui pousse sur les parois des voies aériennes supérieures et les garde ouvertes.  Les machines initiales ont été capables de délivrer une pression constante, mais les évolutions des machines depuis les années 80 ont abouties à des machines qui captent la respiration des patients, détectent les apnées et modifient les pressions tout au long de la nuit dans le but de garder une pression efficace le plus basse que possible. Car une pression basse est confortable. Les dernières machines donnent une petite poussée de pression au début de la respiration et baissent la pression juste au début de l’expiration – c’est censé d’être encore plus confortable.

J’aime bien les fabricants qui me visitent pour me vanter les mérites de leurs machines et leurs masques mais je reste sceptique des paroles des commerciaux. Donc  j’ai décidé il y a des années de mettre les machines à l’essai. Sur moi-même, même si je ne suis pas apnéique. Car si je ne comprends pas les difficultés d’utiliser une machine comment puis-je les conseiller à mes patients. Heureusement que mon mari voyage de temps en temps car lui, il a toujours refusé de participer a ce qu’il considère comme un truc de fou.

Je signale a mon équipe que je vais piquer la machine une nuit, et que vais en profiter pour tester le nouveaux narinaire. Et je rentre chez moi, signale aux enfants que maman dort avec une machine – je ne veut pas terroriser un enfant qui entre en catamini pour trouver sa maman pleine nuit en train de faire son Darth Vador – et branche la machine. En règle générale je suis tellement crevé que je n’ai aucune difficulté pour m’endormir, mais juste au moment ou je tombais comme une masse dans les bras du Morphée il y avait un truc. J’avais le souffle coupé. Il avait raison mon patient.

Que se passe-t-il ? La machine dysfonctionne. De temps en temps il  cycle trop rapidement. Qu’est ce que ça veut dire ? En effet il passe trop vite de la petite poussée de pression à l’inspiration à la petite baisse de pression à l’expiration, et donc on a l’impression d’avoir le souffle coupé. Pour me rassurer que je n’étais pas en train d’halluciner, j’ai prête un ancienne machine (même fabricant) hier soir et oui – cette fois-ci je n’avais pas le souffle coupé.

Les choses vont être réglées avec une nouvelle machine et mon patient est déjà appareillé avec une machine qui ne lui coupe pas le souffle. Comme quoi il faut écouter les paroles de nos patients.  Qui n’essaie rien ne comprends  rien…

Et j’avais tort…

J’ai dit sur ce blog, il y a quelques semaines, que ‘on n’arrive que rarement à faire en sorte que nos apnéiques perdent du poids’. Et juste pour faire la preuve du contraire, j’ai revu hier en consultation Monsieur et Madame M. Deux patients adorables et dotés d’un surpoids impressionnant qu’ils ont doucement accumulé pendant des années de travaux manuels – Monsieur fait du jardinage, Madame est femme de ménage. Madame cuisine à merveille et le bonheur de la gourmandise contribue sans doute à leur poids.
Si on remonte dans le temps, je les ai vus initialement il y a 4 mois. Une consultation pour Madame organisé par notre agent hospitalier qui a constaté une somnolence lors d’une réunion de quartier. Les M font tout ensemble et donc quand je les ai vu tous les deux dans ma salle de consultation je n’avais pas besoin des pouvoirs d’un Sherlock Holmes pour voir qu’ils partageaient non seulement leur vie mais aussi les pathologies. Hop les explorations du sommeil – une polygraphie ventilatoire pour Madame qui dort d’un trait, et une polysomnographie pour Monsieur qui a une insomnie de continuité du sommeil. Sans surpris j’ai constaté que Madame fait 39 apnées par heure, et Monsieur 22. Donc appareillage PPC pour Madame et consultation ORL pour Monsieur suivi par des tentatives de lui faire fabriquer un orthèse d’avancement mandibulaire sans avancement de frais (délicat…).
Les apnées sont un conséquent d’une diminution de la calibre des voies aériens supérieures et cette diminution a une ou plusieurs causes. Pas besoin de se gratter la tête pour trouver une cause chez les M. Téméraire, j’ai posé les questions nécessaires. Madame m’a expliqué qu’elle pesait 45 kg avant de se marier et qu’ils se sont mariés depuis 30 ans. J’ai calculé rapidement qu’elle a dû prendre au moins 2 kg par an. Monsieur m’a expliqué qu’il travaille dur et donc qu’il a besoin de manger. Est-ce qu’ils avaient déjà fait des tentatives à maigrir ? Monsieur m’a regardé comme si la question n’avait pas de sens, et Madame m’a dit que c’est difficile. J’ai conclu que non, et je les ai adressés tous les deux à notre grand service de nutrition/obésité/chirurgie bariatrique avec une lettre commun sans le moindre espoir que cette consultation sera couronnée d’une réussite. Les M ont quitté ma salle de consultation main en main comme des enfants perdus et j’avais un moment de chagrin pour le fait d’avoir basculé leurs vies tranquilles.

Ça fait du bien de temps en temps d’avoir parfaitement tort. Je les ai revus hier. Souriants tous les deux. La consultation avec l’équipe de nutrition a été une réussite, une équipe gentille et à l’écoute qui a visiblement su communiquer des idées parfaitement inconnues aux M ; les idées de nutrition, de taille de portion. Que les M ont appliqué comme les bonnes élevés, tous les deux, repas après repas, jour après jour. Et ils ont perdu 6 kilos chacun. Doucement. Exactement comme il faut. Je les ai félicités chaleureusement, et promis qu’une fois qu’ils arrivent au poids cible je referai les explorations du sommeil. Qui sait ? Il se peut que les apnées aillent s’améliorer tellement que Madame n’aura plus besoin de sa machine et que nous pouvons retirer Monsieur de la liste d’attente pour la stomato.
Avant de quitter ma salle de consultation Monsieur m’a expliqué le secret de leur réussite. ‘Avant on ne savait pas manger, maintenant même quand on n’a pas beaucoup sur l’assiette on sait que ça suffit car les nutritionnistes nous l’ont dit. Et on se sent mieux’. Avec une confiance absolue dans les pouvoirs de l’équipe médicale ils ont suivi à la lettre les consignes. Ça marche. On ne devrait pas être surpris. Et si c’était aussi facile pour les autres….